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LA LANGUE “MACHO”
[Pris sur www.antipatriarcat.org]

Les groupes engagés se heurtent très souvent à des problèmes internes de domination interpersonnelle. Si nous, des hommes, voulons travailler efficacement à un changement social, il nous faut nous pencher sur notre propre comportement. Plus souvent qu'autrement, ce sont les hommes qui, même minoritaires, dominent les activités des groupes mixtes. On peut presque parler d'un "schéma masculin de comportement" ; non parce qu'il n'arrive jamais qu'une femme s'exprime de cette façon, mais parce que ce sont généralement les hommes qui ont le privilège d'agir impunément de la sorte. Et ces comportements ont pour effet d'entretenir ce privilège, en aliénant celles et ceux qui recherchent des échanges plus naturels, égalitaires et efficaces.

Certaines personnes ont déjà commencé à identifier leurs schémas de pouvoir et à assumer la responsabilité de s'en défaire. Voici une liste des comportements qu'elles cherchent à changer en elles et autour d'elles : les caractéristiques de ce qu'on pourrait appeler la "langue macho"...

Commençons par arriver à entendre cette langue "macho", autour de nous et dans nos propres interventions.

 

JOUER AU "SOLUTIONNEUR" DE PROBLÈMES
Être toujours celui qui donne la réponse ou la "solution", avant que les autres n'aient eu quelque opportunité de contribuer à l'échange.

MONOPOLISER LE CRACHOIR
Parler trop souvent, trop longtemps et trop fort.

PARLER "EN MAJUSCULES"
Présenter ses opinions et ses solutions comme le point final sur tout sujet, attitude renforcée par le ton de la voix et l'attitude physique.

ATTITUDE DÉFENSIVE
Répondre à toute opinion contraire à la sienne comme s'il s'agissait d'une attaque personnelle.

COUPER LES CHEVEUX EN QUATRE
Soulever chaque imperfection des interventions des autres et une exception à chaque généralité énoncée.

DIRIGER LA SCÈNE
Prendre continuellement la responsabilité des tâches-clé avant que les autres n'aient la chance de se porter volontaires.

REFORMULER
Reprendre en ses propres mots ce qu'une personne (le plus souvent une femme) vient de dire de façon parfaitement claire. Embarquer sur la conclusion d'une intervention pour la récupérer à ses propres fins (phénomène du "recouvrement").

CHERCHER LES FEUX DE LA RAMPE
Se servir de toutes sortes de stratagèmes ou de mises en scène pour attirer un maximum d'attention sur soi, ses idées, etc.

RABAISSER L'INTERLOCUTEUR-TRICE
Commencer ses phrases avec des effets du genre : "Auparavant je croyais cela, mais maintenant..." ou "Comment peux-tu en venir à dire que..."

PARLER POUR LES AUTRES
Faire de ses opinions la voix d'une collectivité pour leur donner plus de poids : "Beaucoup d'entre nous pensons que...". Interpréter à ses fins ce que disent les autres : "Ce qu'elle veut dire, en fait, c'est que...".

FAIRE DU "FORCING"
Imposer comme seuls valables la tâche et le contenu, en éloignant le groupe de l'éducation de chacun-e, ainsi que d'une attention au processus de travail collectif et à la forme des productions.

DÉPLACER LA QUESTION
Ramener le sujet de la discussion à quelque thème que l'on maîtrise, de façon à briller en donnant libre cours à ses dadas.

NÉGATIVISME
Trouver quelque chose d'incorrect ou de problématique au sujet de tout sujet ou projet abordé.

N'ÉCOUTER QUE SOI
Formuler mentalement une réponse dès les premières phrases de la personne qui parle, ne plus écouter à partir de ce moment et prendre la parole à la première occasion.

INTRANSIGEANCE ET DOGMATISME
Affirmer une position finale, sur un ton indiscutable, même à propos de sujets mineurs.

JOUER À LA HIÉRARCHIE
S'accrocher à des postes de pouvoir officiels et leur donner plus d'importance qu'il ne faut.

ÉVITER TOUTE ÉMOTION
Intellectualiser, blaguer ou opposer une résistance passive lorsque vient le temps d'échanger des sentiments personnels.

CONDESCENDANCE ET PATERNALISME
Infantiliser les femmes et les nouveaux arrivants. Phrase typique : "Maintenant, est-ce qu'une des femmes a quelque chose à ajouter ?"

DRAGUER
Traiter les femmes avec séduction, se servir de la sexualité pour les manipuler. "Humour" ambigu, pro-féminisme de façade.

JOUER AU COQ
Aller chercher l'attention et le soutien des femmes en entrant en compétition avec les hommes face à elles.

ESTUDIANTITE AIGUE
Concentrer jalousement les informations-clé du groupe entre ses mains pour son propre usage et profit. Ces comportements-là affaiblissent grandement la pleine richesse des connaissances et des aptitudes que pourrait se donner le groupe. Les femmes et les hommes qui ont moins d'assurance que les autres, surtout face à un climat de compétition, se voient en effet exclues et exclus de l'échange d'expériences et d'idées.

 

Si l'on ne met pas fin au sexisme à l'intérieur même des groupes qui visent un changement social, il ne pourra y avoir de mouvement pour un véritable changement. Non seulement le mouvement s'enlisera-t-il dans des divisions, mais on n'arrivera même pas à envisager clairement une libération des rapports d'oppression imposés aux femmes. Tout changement de société demeure incomplet s'il n'inclut pas une émancipation des femmes et des hommes des structures qui reproduisent ces rapports d'oppression.

Voici quelques façons concrètes de prendre enfin nos responsabilités pour sortir de la "langue macho".

 

N'INTERROMPRE PERSONNE
On a remarqué que dans un groupe mixte, près de 100% des interruptions étaient le fait des hommes. Un bon exercice à tenter est de se donner une pause de quelques secondes entre chaque intervention.

OFFRIR UNE BONNE ÉCOUTE
Il est aussi important de bien écouter que de bien parler, autrement autant parler tout seul chez soi. Bien écouter ne signifie pas qu'il faille se retirer lorsqu'on ne parle pas. Au contraire, écouter attentivement est aussi une forme de participation.

RECEVOIR ET DONNER DU SOUTIEN
L'entraide est essentielle dans un groupe où certaines personnes cherchent à reconnaître et à mettre fin à leurs "patterns de contrôle des autres". Chacun des membres du groupe doit prendre ses responsabilités en ce sens afin d'éviter que ce ne soit toujours le rôle des femmes. Cette prise en charge permettra aussi aux femmes de sortir de leur rôle traditionnel, qui les force généralement à prendre soin des besoins des hommes en ignorant les leurs.

CESSER DE PARLER EN TERMES DE RÉPONSES/SOLUTIONS
On peut communiquer ses opinions et ses idées de façon convaincue mais non-compétitive face à celles des autres. On n'est pas obligé de parler de tous les sujets, ni d'exprimer chacune des idées qui nous viennent, surtout en grand groupe.

NE RABAISSER PERSONNE
Apprendre à se surveiller pour s'arrêter au moment où on s'apprête à attaquer quelqu'un-e. Se demander, par exemple : "qu'est-ce que je ressens exactement ? Pourquoi est-ce que je ferais cela ? De quoi ai-je vraiment besoin ? Qu'est-ce qui profitera le mieux au groupe ?".

RELAXER
Le groupe peut très bien se passer de nos petites attaques d'anxiété. Il s'en portera d'autant mieux.

INTERROMPRE LES SCHÉMAS D'OPPRESSION
Il appartient à chacun(e) de nous de prendre dès maintenant la responsabilité d'interrompre, chez un collègue ou un ami, un comportement d'oppression qui nuit aux autres et qui paralyse le propre développement de cette personne. Ce n'est pas de l'amitié que de permettre à qui que ce soit de dominer ceux et celles qui l'entourent. Apprenons à ajouter un peu de franchise et d'exigence à nos rapports d'amitié.

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[1] Paru pour la premiere fois en 1977 dans WIN Magazine ("Workshops in Nonviolence"), c'est l'oeuvre de Bill Moyer et Alan Tuttle, des activistes pacifistes de Philadelphie. Il sera ensuite publié à plusieurs reprises, notamment dans le "Civil Disobedience Campaign Handbood" (NYC), et "Off Their Backs--understanding & fighting sexism : A call to men overcoming masculine oppression in mixed groups". Sa version québécoise est l'oeuvre de Philippe Duhamel, d'une part, et de Martin Dufresne, du Collectif masculin contre le sexisme.